Par Frank Burbage
« Je veux en finir avec Mai 68 ! »,
disait en Avril 2007 Nicolas Sarkozy, à la manière d'un exorciste qui aurait enfin déniché la vraie racine du Mal et qui voudrait en débarrasser notre société.
Un an plus tard, cette approche idéologique de l'histoire continue d'être abondamment utilisée pour masquer dans des habits restaurateurs la violence des réformes que la droite tente aujourd'hui d'imposer. En perspective : des salariés jetables, des rémunérations dérisoires, la privatisation accrue des biens et des espaces publics, le durcissement des frontières et le marquage des « étrangers indésirables » . Et tout cela, au nom de « vraies valeurs » (autorité, identité, sécurité...) dont on voudrait nous faire croire qu'elles ont été renversées en 68. Et aussi, plus insidieusement, qu'elles peuvent faire l'objet d'une interprétation univoque. Nous ne sommes pas dupes de cette réécriture !
Il faut aussi se garder des commémorations oublieuses. Le sens politique, social ou moral d'un mouvement aussi riche ne se laisse pas facilement résumer. Mais 68 c'est en effet une constellation inédite : étudiante, ouvrière, générationnelle, associant à des revendications salariales classiques la demande de droits nouveaux, la contestation d'institutions archaïques, et plus radicalement encore celle d'une civilisation basée sur l'exploitation illimitée des hommes et des choses. Mai 68 participe d'un mouvement international bousculant l'opposition de l'« Est » et de l'« Ouest » par la montée en puissance du tiers-mondisme, la contestation des blocs d'une guerre froide qui bat encore son plein, l'espoir d'un « socialisme réel » enfin démocratique. Quelles perspectives pacifiques offrir à des aspirations égalitaires élargies aux minorités dominées ? A l'évidence cette question est toujours la nôtre.
Pourtant nous sommes aujourd'hui loin de 68 : l'État s'est considérablement décentralisé, désengagé, l'intégration internationale s'est accrue, la perspective d'une croissance régulière et importante a disparu, le chômage de masse et la précarité induisent des formes inédites de l'inégalité et de la pauvreté. Dans ce contexte difficile l'inquiétude de ne pas ou de ne plus trouver une place dans la société s'est généralisée. Cette inquiétude touche de plein fouet les générations les plus jeunes, mais aussi tous ceux dont les modestes acquis sont aujourd'hui fragilisés. De là des positions souvent défensives, parfois réactives, qui prennent le pas sur le désir de changement ou de réinvention sociale. La droite et l'extrême-droite savent en profiter.
L'alternative politique dont le parti socialiste porte aujourd'hui la responsabilité, c'est d'articuler l'aspiration à l'autonomie et le redéploiement de la solidarité, y compris internationale. D'assurer pour tous la satisfaction des besoins fondamentaux sans renoncer à la critique d'une marchandisation irresponsable. C'est facile à dire, et difficile à faire. Mai 68 c'est aussi pour nous tous la mémoire douloureuse d'une gauche politique fatiguée, désunie, incapable de porter une alternative politique nouvelle et crédible. Sachons aussi tirer profit de ce mauvais souvenir !