Prostitution : un métier impossible?

Dégonfler le fantasme

par Sophie Wahnich

Le cinéma peut aussi bien rendre visible l'existence d'un groupe à qui la parole est déniée que se contenter de répéter sur grand écran le jugement d'incapacité dont celui-ci est systématiquement l'objet. Que se passe-t-il chez Godard et chez Lelouch, quand les prostituées rentrent en lutte, collectivement ou individuellement ? Sophie Wahnich explore l'élaboration des représentations de la prostitution pour délimiter un espace politique qui donne sa place à l'âpreté du réel et aux ambitions de la lutte.

« Je propose et je déclare une grève générale de la prostitution ! »

Ainsi parle Nicole à la tribune d'un grand meeting de prostituées dans L'Aventure c'est l'Aventure de Claude Lelouch. Une grève générale, signe d'un travail comme un autre avec ses conflits sociaux, pour une Révolution comme une autre.

Il s'agit d'un film où l'on rit mais on y réfléchit aussi, car, Nicole l'explique à son mac Lino, « on peut se marrer et ça peut être sérieux quand même ».

Cette lutte des prostituées ouvre le bal des scénographies politiques qui vont servir de leviers aux cinq aventuriers du crime de cette comédie. Mais alors qu'ils ont été arrêtés, jugés par la Ve République puis évadés, un autre meeting en Françafrique semble clore le film. Le même Lino, à son tour à la tribune déclare : « nous sommes contre l'autogestion dans les bordels ». Le crime et le spectacle semblent avoir eu raison de la politique ou de son fantasme.

Nicole a éclairé cette jonction prostitution-Françafrique : « nous ne voulons plus être la dernière colonie française ! Plus de clandestinité, plus de ghetto. Il faut sortir au grand jour ! ».

Le continent noir, le continent des prostituées, un monde colonisé, un monde à libérer donc. Tout le discours tenu à la tribune par Nicole et l'ensemble des énoncés visibles sur des banderoles et des pancartes disent cette émancipation nécessaire dans des langages qui font ressurgir une histoire de longue durée.

D'abord le langage de Sieyès dans Qu'est ce que le Tiers État  ? en 1789 :

« Que seraient ces messieurs sans nous ? Rien !

Rien ! Ils n'ont aucun droit de propriété sur nous ! ».

Puis celui de Marx : « Prostituées de tous les pays unissez-vous ! » L'immense slogan donne le ton au meeting. Ce langage, repris et revu par Anson Rabinbach dans le Moteur humain, alimente la comparaison entre un corps soumis par le travail à l'usine et un corps prostitué : « Nous sommes les moteurs d'une gigantesque industrie qui rapporte des milliards. [...] 

L'intégralité de cet article est disponible dans le numéro 46 de Vacarme http://www.vacarme.org/rubrique315.html