La région conviviale - Tribune libre

La région conviviale

Par Edmond Bonnefoy.

« L'utopie est la réalité de demain » dit-on.  Encore faut-il laisser au  temps le temps de   faire son œuvre (car en ce domaine la précipitation est meurtrière)  et, surtout,   ne jamais perdre  de vue les composantes intangibles de la réalité. 

Parmi  ces contingences,  il en est une incontournable : celle du rapport du corps à l'espace.  Bien sûr, la technologie téléphonique nous permet, en moins d'une seconde, de faire entendre notre voix à l'autre bout de la terre et  l'avion  donne à un Parisien le loisir de déjeuner à Rome et de retrouver son foyer  le soir même : mais ne nous y trompons pas, notre quotidienneté reste enracinée dans un espace physiquement perceptible.  Cette perception physique élargie par l'affectivité dans laquelle baigne notre vécu et marquée par l'Histoire du lieu  construit notre sentiment d'appartenance à la collectivité des humains qui partagent, et ce lieu, et ce sentiment.

La forme   de cet espace de vie perceptible quotidiennement, nous l'appellerons, faute de mieux : REGION.

Faute de mieux en effet, car ce mot « région » est porteur de tellement de sens qu'il crée une ambiguïté s'il n'est pas qualifié. Pour la suite de cet article, il faut impérativement le dissocier de son acception  administrative, car mon propos ne vise pas  un espace « imposé aux... »,  mais  « accepté  par...» les humains qui y vivent. C'est pourquoi,  nous   qualifions cette région de CONVIVIALE.

Nous verrons plus loin à quoi répond, concrètement, ce terme. Mais avant :

Un peu d'Histoire

En France, parler d'appartenance régionale sent la poudre : les cent-cinquante années qui ont suivi la Révolution Française ont vu s'affronter les tenants d'une vision monarchique espérant poursuivre  le jeu  millénaire de suzeraineté - vassalité qui plaçait les Provinces, plus ou moins rebelles, sous le sceptre royal, et les partisans d'une République universelle qui ne toléraient aucune particularité culturelle régionale, fut-elle basque ou alsacienne.

Les uns et les autres partageaient en tout cas la même volonté de gouvernance : le centralisme, colbertiste pour les uns, jacobin pour les autres. Cette volonté  a fait naître  la Nation au forceps mais a fortement handicapé les  dynamismes locaux, toute initiative décentralisée étant soupçonnée porteuse d'un germe fatal à la Monarchie ou à la République. Cette dernière qui a finalement triomphé, a découpé le territoire en autant de cellules nationales dont les gouvernants, qu'ils soient élus ou nommés, devaient être, avant tout, soumis au pouvoir central.

Dans une France très majoritairement rurale et dont la mobilité était réduite au pas du cheval, le Département pouvait, au 19eme siècle, offrir à ses habitants cet espace « vécu » qui répondait à leur sentiment local d'appartenance républicaine. La préfecture était le petit Paris et le Préfet le Président de cette république de paysans (dans le sens de producteur agricole) et de bourgeois (dans le sens : commerçant du bourg, cellule de base des échanges).

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, il est patent que ce schéma est obsolète : le Monde s'est urbanisé et le rôle de bourg a été confié à la ville préfecture alors que se créait, souvent appuyées sur les anciennes capitales provinciales, des métropoles urbaines industrielles. Le XXI eme siècle, avec la mondialisation des échanges, voit surgir sur notre territoire de véritables  régions urbaines qui se mettent en ligne pour concurrencer celles qui, dans le monde, se multiplient inexorablement.

La France « rurbaine »

Face à ce phénomène,  la réorganisation des territoires à l'intérieur de nos frontières  est à l'ordre du jour. Chacun sent bien que la trame napoléonienne craque de toute part et que l'empilement du mille-feuilles allant du village rural aux  limites héritées des paroisses de l'Ancien Régime jusqu'à la Métropole parisienne dont le rôle de Capitale de la Nation est étouffée  par celui de Région urbaine internationale, est prêt à s'écrouler.

Malheureusement, notre pays n'a rien perdu de sa rigidité centraliste puisque, s'il est bien envisagé une réforme du système, l'air du temps est  plus au bricolage d'un vieux château qu'à  sa restructuration  moderne. En effet, les 22  Régions métropolitaines françaises qui  ne sont, en fait, que le regroupement administratif et  arbitraire de départements obsolètes ne peuvent rivaliser avec des entités  européennes,  puissantes car autonomes, telles que les Lander allemands ou les Provinces espagnoles.

On est loin de la Région « acceptée ».On le voit dans les débats qui ont animés la Commission BALLADUR chargée par le Président de la République de proposer des pistes de réforme des Collectivités Locales. Bien que la lettre de mission proclame que toutes propositions seront admises, le Comité s'est installé, à priori, dans les pantoufles de Napoléon. A aucun moment il n'a été question de remettre en cause les structures en place ; la simple évocation de la suppression d'un   l'échelon intermédiaire se heu rte, au mieux,  à un mutisme distingué, au pire, à des arguments hypocrites de « défenseurs » de la République, une et indivisible...

Devons-nous pour autant nous résigner à vivre dans une France de comices agricoles ?  La réalité nous interdit ce folklore, car celle de notre temps, que nous le voulions ou pas, s'identifie à la concentration urbaine : si les territoires sur lesquels se développent ces réseaux urbains ne sont pas démographiquement maîtrisés, l'avenir sera cruel pour leurs occupants. Nous n'en sommes plus à distinguer dans notre environnement des campagnes bucoliques s'opposant  à des villes perverses : l'espace dit « rural » occupé par des exploitations agricoles qui deviennent autant de  maillons de l'industrie agro-alimentaire, est colonisé par les métastases du développement qualifié (bien  souvent à tort)  d'« urbain ».  Dans ces territoires ne vivent plus des ruraux purs et de parfaits urbains, mais bien des « rurbains » dont l'intérêt commun est de vivre ensemble dans un environnement humain, physiquement perceptible et démocratiquement géré.

La région conviviale

Cet  article n'a pas la prétention de donner, à la commission Balladur, une solution pour l'aider à démêler  l'inextricable écheveau qu'est devenue  l'organisation des collectivités territoriales. D'ailleurs la teneur de ses débats laisse supposer que ce qui suit  lui est totalement étranger.

En effet, mon propos n'est pas de résoudre un problème de haute technicité administrative et encore moins électorale : je suis totalement  incompétent en la matière. Il vise plutôt à éclairer tout un chacun sur sa capacité de faire « un pas de coté » et  de réfléchir sur une vision citoyenne de l'aménagement du territoire.

Parler de TERRITOIRE suppose un contenu et des limites : il semble que la première réflexion devrait se faire autour de la notion d'APPARTENANCE. Si l'on examine chaque secteur du territoire national par rapport au vécu quotidien de ses occupants,  il sera possible de discerner les  aires d'influence que génèrent  les métropoles urbaines sur leur hinterland. Voilà un beau sujet de démocratie participative : interroger les citoyens sur leur vie quotidienne dans l'espace même de cette quotidienneté...

 La méthodologie de participation et les logiciels d'analyse adaptés à ce type de consultation existent : les critères géographiques et historiques, les courbes d'accessibilité isochrone, les flux captés par les grandes infrastructures et tant d'autres outils ethnographiques...  font apparaitre le spectre des secteurs d'influence des   pôles urbains et leur hiérarchie par rapport à la métropole leader appelée à devenir l'étendard d'une région en compétition interrégionale.  C'est dans les   marges de ces secteurs  formant  comme une sorte de « halo blanc » que peuvent se tracer  des limites de gouvernance : à l'intérieur de celles ci, des citoyens concernés  par leur environnement et   bien situés dans leur espace de vie se sentiront    responsables  de la  gestion de leur   territoire.

Bien sûr, cela suppose qu'à l'issue d'un telle démarche les limites actuelles seront rectifiées et les situations  rentières acquises à l'intérieur de ces limites, remises en question :  mais, contrairement à ce que nous réserve la méthode de « replâtrage » vers laquelle semble se diriger la Commission Balladur, l'élan d'un grand dessein démocratique engagera dans une dynamique « conviviale » les Grand Ducs régionaux et les  petits chefs cantonaux soucieux, à priori, de défendre leur pré carré, mais, pour la plupart,  bien plus satisfaits de devenir les animateurs d'une refondation républicaine.

Cette démarche  suppose une  préalable prise de conscience de l'importance de la participation des citoyens à l'aménagement de leur cadre de vie : il n'est plus possible d'organiser les territoires sur une trame obsolète avec des technocrates dépassés.

La parole est maintenant aux citoyens.