Pourquoi le « travailler plus » risque de tuer le capitalisme - Tribune libre

Pourquoi le « travailler plus » risque de tuer le capitalisme

Par Luc Peillon.

Depuis la naissance du capitalisme jusqu'au 6 mai 2007, le niveau de vie des salariés s'est élevé de deux manières : soit en gagnant plus pour le même temps de travail, soit en gagnant autant pour un temps de travail réduit. Sous forme pécuniaire ou de temps libre, le bien-être des salariés a ainsi toujours été indexé sur la croissance de la richesse nationale.

Pourquoi donc le patronat, depuis plus d'un siècle, a-t-il accepté cette augmentation régulière du pouvoir d'achat des salariés, en temps ou en argent, sans même avoir eu l'idée de les faire travailler plus ?

Quel altruisme a donc animé toutes ces années les dirigeants d'entreprise pour céder sans contrepartie autant de richesses aux travailleurs? Aucun, évidemment. Si depuis que le capitalisme existe, les salariés voient leur niveau de vie progresser, en même temps que diminue leur temps de travail, c'est tout simplement parce qu'ils sont, en grande partie, à l'origine de cette création de richesse qui leur revient. Allié au capital, le travailleur n'a jamais cessé d'être plus productif d'une année sur l'autre, décennies après décennies, à titre collectif comme individuel. Parce que les process de travail sont plus efficaces, parce que le salarié, par son expérience, est toujours plus rentable au fil de sa carrière, celui-ci augmente la production finale. Ce sont ces gains de productivité dont il est l'auteur que le salarié reçoit au fil du temps sous forme d'augmentation salariale ou de temps libre. Ainsi, les détenteurs de capital ne « donnent » rien gratuitement. Ils prennent acte du partage de cette richesse créée, dont la répartition entre capital et salariat varie en fonction du rapport de force au moment T, mais n'accordent finalement que leur dû aux salariés. La richesse nationale augmente chaque année - ce que l'on appelle la croissance - et le partage de cette part sans cesse augmentée du gâteau que reçoivent les salariés n'est finalement rien d'autre que ce qu'ils ont produit en plus.

Tout ceci a fonctionné, bon an mal an, jusqu'au 6 mai 2007. Ce jour là, Nicolas Sarkozy a réussi à faire croire que l'augmentation du pouvoir d'achat des salariés ne passait plus par le versement de ce qui leur était dû en échange de leur productivité accrue, mais qu'elle serait désormais le fruit du « travailler plus ». Autrement dit, si le salarié souhaite une augmentation, qu'il se la paie lui-même.  Avec le risque de voir l'exigence patronale du « travailler plus » se substituer progressivement aux revalorisations salariales naturelles qui accompagnent l'augmentation de la richesse produite. Formidable tour de force rhétorique qu'ont dû applaudir secrètement  nombre de détenteurs de capital, qui n'en espéraient pas tant.  Ceux-ci, pourtant, ne devraient pas se réjouir trop vite. Car en déformant, pour l'instant - crise oblige - surtout dans les esprits, le compromis historique et mécanique sur lequel repose le capitalisme, le retour de boomerang risque d'être des plus douloureux. Et ce, pour une raison simple : la motivation du salarié réside dans la reconnaissance de son travail, dont la rémunération est une part essentielle. Payer plus un salarié parce qu'il plus efficace est à la base de cette motivation. Cela fait partie de cette « adhésion » du travailleur au projet collectif qu'est l'entreprise et, plus largement, au système capitaliste. Remettre en cause cet aspect primordial du management des hommes, c'est fragiliser, à moyen terme, l'entreprise elle-même. Car il n'est pas de danger plus grand pour une entreprise que la démotivation de ses acteurs. Qu'il ressente, consciemment ou non, que le compromis sur lequel repose le partage des richesses créées est vicié, et alors le salarié sera moins productif. Il ne sera plus en mesure de produire chaque année ce petit plus supplémentaire que l'on appelle la croissance. Or sans croissance, le capitalisme n'est plus. Les « Madoff » du « travailler plus » devraient y réfléchir. Ils risquent, au mieux, une explosion sociale, au pire une aversion des hommes pour un système productif qui, finalement, trompe l'un de ses deux co-auteurs.