Un projet de gauche pour l'université ? - Tribune libre

Un projet de gauche pour l'université ?

Par Julien Saint-Jores.

 

La loi LRU et tout l'arsenal de réformes censées alimenter la logique d'autonomie des universités bénéficiaient, au moins jusqu'au début de cette année, de la réputation d'une réforme exemplaire. L'étonnant consensus, silencieusement à gauche, bruyamment à droite, illustrait l'idée chère au gouvernement que sa réforme de l'enseignement supérieur, présentée par le président de la République comme la plus importante de son quinquennat, avait atteint l'objectif fixé. L'indiscutable réussite de la LRU constituait jusqu'alors une proposition si claire et évidente par elle-même que nul ne jugeait pertinent d'entrer dans ses détails (il faut convenir que ceux qui ont aujourd'hui médiatiquement la parole auraient bien été en peine de le faire, aucun ne sachant réellement de quoi il retourne...). La droite, sur le terrain de l'université comme sur d'autres terrains, avait en cela remporté, sans avoir à se battre, une nouvelle bataille idéologique.

Le caractère indiscutable d'une réforme pose de facto un problème démocratique. L'aphonie du PS sur la question de l'université a trahi plus qu'un désarroi idéologique (dont nous commençons à peine à sortir), les suites néfastes d'un divorce consommé depuis plus de dix ans entre la gauche politique et les universitaires... L'incapacité du PS à s'opposer efficacement à la LRU, puis à comprendre et relayer la mobilisation sans précédent des universités (toutes tendances, toutes disciplines et toutes catégories réunies dans un combat dont l'intensité fut historique) contre les divers projets de décrets, provient naturellement de l'absence d'un projet, alternatif et réellement ancré à gauche, pour l'université française dans son ensemble. En envisageant la question universitaire sous l'angle seul de la condition étudiante (si importante soit-elle par ailleurs), le PS s'est nécessairement trouvé sans réponse face aux réformes structurelles engagées par la droite, faute d'avoir assez réfléchi depuis 1984 (loi Savary) sur des problèmes auxquels une fois encore la droite est seule à souhaiter apporter des réponses (reconnaissance de l'évolution du métier d'enseignant-chercheur, modalités de financement de la recherche et de l'enseignement supérieur, relations avec les acteurs socioéconomiques, gestion des ressources humaines...). Ce n'est pas seulement un problème de compétence, c'est un problème de perspective. Il convient au premier parti d'opposition de se placer au même niveau et sous le même angle d'analyse que la droite quant aux réformes qu'elle propose. Partager le même angle pour mieux s'autoriser une opposition crédible, pied à pied, sur chacune des propositions du gouvernement et produire sur chaque point une contre-proposition argumentée. Cela vaut pour la réforme de l'université comme pour tout le reste. Le PS ne saurait, dans le contexte actuel, gagner sa crédibilité à un autre prix !

 

Mais avant de trouver les ressources intellectuelles pour faire de judicieuses contre-propositions aux diverses réformes engagées, il convient au PS de se doter d'une vision globale quant au rôle dévolu à l'université dans l'organisation sociale. Proposer un discours politique sur l'université, c'est proposer un projet pour l'ensemble de la société française. L'enseignement supérieur est un thème de gauche qui a été trop longtemps abandonné, qui brasse de très nombreux sujets sur lesquels le PS doit avoir quelque chose à dire: la question de la formation et de l'insertion professionnelle des jeunes générations (et donc aussi la question centrale du chômage des diplômés dont on fait porter la responsabilité aux universités!), la question de l'égalité des chances et de la promotion sociale, la question de l'émancipation par la culture et le développement intellectuel des individus, la question à la fois de la diffusion des valeurs républicaines et du dialogue interculturel, la question de l'innovation et de ses débouchés techniques et industriels, la question de la réconciliation de la gauche politique et de la gauche intellectuelle, etc. L'université, c'est le cœur battant d'une société. Ne laissons pas à la droite les coudées franches pour s'en occuper seule !